Publié par : Gabriel Tremblay | 6 septembre 2010

L’offre et la demande de médicaments : quel est l’impact des prix plafond dans le secteur pharmaceutique?

Une question concernant la demande et l’offre des médicaments m’a été posée et je tenterai d’y répondre dans cet article. Avant de répondre à cette question qui concernait plusieurs aspects du marché pharmaceutique, il est important de faire des distinctions claires entre les segments de marché et les caractéristiques de chacun des segments.

Économie de la santé, économie appliquée, pillule

 Trois segments existent dans le marché pharmaceutique soit les médicaments de marque, les médicaments innovants (nouveaux) et les médicaments génériques. Les médicaments de marque étaient des médicaments de type innovant qui ont vu leur brevet expiré au cours des dernières années et sont donc en concurrence avec les produits génériques. Les médicaments innovants sont de nouveaux médicaments sur le marché qui est protégé par leur brevet contre la copie. Les médicaments génériques sont des copies des médicaments de marques. Les compagnies pharmaceutiques innovatrices (biotech et pharma) produisent des produits de marque et des produits innovateurs et les compagnies génériques produisent seulement des génériques, soit des copies.

Ces deux types de compagnies vivent donc de deux business complètement différents soit le développement de nouveaux médicaments par la R&D dans le cas des compagnies pharmaceutiques et de la copie dans le cas des compagnies génériques.

Voici maintenant la question :

« J’entends souvent dire de la part des économistes « libéraux » qu’il faudrait supprimer les lois qui « fixent » un prix plafond pour les médicaments. Je suis malgré tout un peu perplexe…

Ils ont deux arguments à cela :

1) l’augmentation des prix et donc des recettes incite à produire plus de médicaments. L’offre peut ainsi s’adapter à la demande, ce qui met fin à la pénurie.

2) l’augmentation des revenus donne des incitations à l’investissement en recherches pharmaceutiques.

Permettre les prix de « filer » entraîne réellement une hausse de l’offre et de l’innovation ? Les prix administrés bloquent-ils l’offre de médicaments ?»

Premièrement, répondons à la première question : l’augmentation des prix et donc des recettes incite-t-elle à produire plus de médicaments? Je dois tout d’abord apporter une petite correction d’économiste à la première question. Dans le cas d’un retrait d’un prix plafond, c’est la quantité offerte et la quantité demandée qui s’ajusteraient et non pas l’offre. La distinction vient du fait que la courbe d’offre ne subit aucun déplacement venant d’un phénomène exogène. Le changement de prix est internalisé dans l’équilibre puisqu’il est fixé par un fonctionnaire. La courbe d’offre ou la courbe de demande ne bougent donc pas, c’est le prix imaginaire qui disparaît, laissant la quantité demandée et la quantité offertes s’équilibrer.

Économie de la santé, économie appliquée, offre et demande

Il faut également se méfier d’une réponse trop rapide à cette affirmation qui pourrait ressembler à ce qui suit : si les quantités offertes s’ajustent, pourquoi existe-t-il une pénurie de médicaments aux États-Unis pour certains médicaments quand les prix dans ce pays sont les plus élevés au monde? Tout d’abord, il y a pénurie mondiale de certains médicaments, mais les pays qui en souffrent le moins sont ceux où le prix est le plus élevé. La raison est simple, les compagnies au début d’une pénurie exportent les stocks de médicaments des pays ou les prix sont bas vers les pays ou les stocks sont hauts, ce qui est logique commercialement, et j’insiste sur le fait que cette logique n’est que commercial. Ainsi, les pays qui paient le gros prix souffrent moins des pénuries. Le problème ne vient pas entièrement du fait que les certains pays ont des prix moins élevés, mais également dans la capacité de production. Les compagnies pharmaceutiques doivent prévoir la demande plusieurs années à l’avance pour établir la production adéquate, car la plupart des médicaments nécessitent des infrastructures presque entièrement uniques, surtout à l’aire des produits biologiques. Ces infrastructures doivent également être approuvées par les gouvernements dans le but de respecter les réglementations très sévères dans les pays occidentaux concernant la production de médicaments.

Comme les prévisions ne sont jamais très bonnes, il peut rapidement y avoir pénurie et adapter la quantité offerte peut prendre plusieurs années. D’un autre côté, le prix très élevé d’un médicament dans un pays  qui subit une pénurie devient un fort incitatif à investir rapidement dans des infrastructures qui doivent être construites dans une vision de long terme. Ainsi, laisser le prix des médicaments retrouver son équilibre peut augmenter l’offre à long terme et même les incitations à investir dans les infrastructures de ce pays ou cette région.

Économie de la santé, économie appliquée, pillule 2

D’un autre côté, la hausse de prix va diminuer la quantité demandée qui était plus élevée que la quantité offerte du au prix fixé trop bas (définition de pénurie). Cette hausse de prix pourrait amener à une diminution de l’aléa moral, soit la surconsommation de médicaments. Par contre, il faut mentionner que, l’élasticité de la demande par rapport au prix étant très inélastique dans ce marché, la diminution de la consommation des gens les plus malades va probablement coûter beaucoup plus cher en terme social que la diminution de la surconsommation pourrait rapporter en terme économique.

En deuxième lieu, répondons à la question : l’augmentation des revenus amène t’elle des incitations à l’investir en recherches pharmaceutiques? Maintenant, il est temps de nous servir de la segmentation de l’offre faite un peu plus tôt. Dans le cas des compagnies pharmaceutiques innovatrices, la marge de profit est généralement de l’ordre de 10 % en moyenne sur les profits. Certains vont penser que ces chiffres sont trop élevés, mais ce secteur est l’un des plus risqués avec seulement 3 médicaments sur 10 qui vont faire leurs coûts et plus de 1,2 à 1,5 milliard de dollars de production par nouveaux médicaments. Ces compagnies doivent générer de très grand profit pour financer ces investissements en R&D et le financement par emprunt est très difficile étant donné le risque sous-jacent. Les deux grands buts des pharma sont de racheter de petites biotechs qui ont un gros pipeline de produits et de produire de nouveaux médicaments innovateurs qui vont révolutionner la manière de soigner les gens dans le but de récupérer un profit. Au cours des dernières années, les compagnies pharmaceutiques ont tranquillement diminué leur budget en R&D et la raison est que le marché est de moins en moins profitable étant donné que les compagnies génériques prennent de plus en plus de place dans le marché. Je dois conclure en affirmant que c’est la hausse des profits qui va amener un incitatif à produire plus de médicaments et à innover en terme de R&D et non le prix des médicaments. La tendance actuelle veut que le prix des nouveaux médicaments soit beaucoup plus élevé que les médicaments précédents, car ces nouveaux médicaments biologiques ont des coûts de développement et de production beaucoup plus importants que les molécules chimiques qu’ils remplacent.

Économie de la santé, économie appliquée, molécule

Ce qui fait le plus mal aux compagnies pharmaceutiques innovantes, ce n’est pas les prix qui sont plafonnés, mais plutôt les produits génériques qui ont inondé le marché juxtaposé à une incapacité des compagnies pharmaceutiques innovantes à développer des médicaments réellement innovateurs dans les cinq dernières années. La diminution des profits, des revenus et des marges sur les médicaments innovants rend ce marché plus difficile pour ce qui est de la rentabilisation financière et de la production de médicament. La difficulté à innover rend également ce marché plus risqué ce qui n’est pas positif non plus pour les perspectives d’investissements.

En ce qui a trait aux compagnies génériques, la seule R&D qu’ils font sert à copier les médicaments des autres. Ce n’est pas ce que j’appelle de la R&D productive. Ainsi, la hausse des prix médicaments génériques serait complètement inutile autant du côté de l’offre de produit, que de la R&D. La R&D nécessaire à produire un produit générique varie entre 1 et 5 millions de dollars au Canada et le coût de production des médicaments est généralement très bas par rapport à leurs prix.

En résumé
  • Une hausse du prix plafond peut inciter les compagnies pharmaceutiques à réacheminer des médicaments vers un pays à court terme et inciter à investir dans les infrastructures de production à long terme si des conditions optimales sont rencontrées (demande à long terme, brevet encore valide pour longtemps, capacité de ce procurer les ressources chez un fournisseur, avoir l’argent nécessaire pour l’investissement, lois en vigueur facilitantes).
  • Une hausse du prix plafond peut augmenter l’investissement en R&D à long terme des compagnies pharmaceutiques innovantes si cette hausse permet une augmentation de la marge de profit et non seulement un ajustement du prix pour tenir compte des coûts de production. L’augmentation de la R&D dépend d’autres facteurs que le prix comme la demande, la concurrence, l’argent disponible, les possibilités d’emprunt et de financement et le risque.
  • Une hausse de prix ne réglera pas les problèmes des compagnies pharmaceutiques innovantes qui doivent recommencer à développer de nouveaux médicaments qui ont une efficacité thérapeutique reconnue et une efficience économiquement démontrée

 

Conclusion : Retirer le prix plafond peut donc augmenter la quantité offerte à court et à long terme tandis qu’il peut augmenter la recherche et développement, mais plusieurs conditions sont nécessaires pour que ces belles promesses se concrétisent. Dans les conditions actuelles, je parierais plutôt sur la timidité des compagnies à réagir à une telle augmentation du prix.

Dans votre situation, je vous conseillerais d’opter pour la même stratégie que la Québec. Voici la stratégie en quelques mots :

Économie de la santé, économie appliquée, laboratoire

Premièrement, pour augmenter la R&D, offrez des déductions d’impôt très importantes aux compagnies innovantes. Pour augmenter la production à long terme, offrez de tout aussi juteuses réductions d’impôt.

Deuxièmement, pour augmenter la R&D, proposer un prix égal ou légèrement supérieur aux autres pays pour les médicaments innovants, mais demander une cible claire et précise du niveau de R&D attendu pour garder ces prix et également au niveau des approvisionnements en médicament.

Troisièmement, négocier des périodes d’exclusivité plus longue avec les compagnies pharmaceutiques leur permettant d’éviter la concurrence des génériques. Cette troisième politique publique séduira les compagnies pharmaceutiques. Par contre, il y a un coût, soit la démocratisation des médicaments par la production de copies génériques.

D’autres stratégies pourraient être considérées, mais ces dernières sont de bons points de départ.

Gabriel Tremblay, Économiste de la santé

www.healtheconomicconsultant.com

économie de la santé

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Responses

  1. SALUT,

    qu’en pensez-vous du theme: Accessibilité économique du medicament, ciblage des pauvres et bénéfices acquis des politiques pharmaceutiques

  2. Félicitation et merci pour les contributions pertinentes fruits de réflexions approfondies que vous faites dans ce domaine.
    Votre article me parait très intéressant et a suscité beaucoup d’interrogations et de réflexions de ma part en tant que pharmacien et stagiaire en économie de la santé.
    je développe présentement un mémoire qui porte sur la pénurie des médicaments dans les pays en développement, ses conséquences sur l’efficacité des services de santé et les coûts supplémentaires qu’elles engendrent pour les patients et vos réflexions peuvent m’être d’un apport certain.
    j’ai tout juste une question à vous poser: Pensez-vous que la courbe de la quantité en fonction du prix (aussi bien pour l’offre que pour la demande) peut être linéaire en ce qui concerne le marché du médicament?
    En effet au delà de l’offre et de la demande, le marché du médicament intègre une troisième dimension qui est les besoins en santé des populations ou le profil épidémiologique des localités.
    Exemple quelque soit le prix des médicaments antipaludéens, les quantités de médicaments antipaludéens demandée au Quebec seront toujours presque nulles parce que le paludisme n’y existe pas.

    Dr Mahmadane LO
    Pharmacien hospitalier Sénégalais
    stagiaire en économie de la santé CESAG-DAKAR


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